En bref
L'instruction en famille (IEF) est passée d'un régime de déclaration à un régime d'autorisation annuelle depuis la loi du 24 août 2021. Un père qui veut instruire ses enfants à la maison doit obtenir l'accord du DASEN chaque année, pour l'un des quatre motifs prévus, et se soumettre à un contrôle des acquis. 30 644 enfants étaient autorisés en 2024-2025, soit 0,3 % des enfants en âge de scolarité. Voici ce que ça change concrètement pour un père.
Il y a trois ans, instruire ses enfants à la maison relevait d’une simple déclaration. Aujourd’hui, c’est une autorisation à demander chaque année, pour l’un des quatre motifs de la loi du 24 août 2021, avec un contrôle pédagogique au bout. Pour un père qui envisage l’instruction en famille — par choix éducatif, par nécessité ou parce que l’école ne convient plus à son enfant — le paysage a donc complètement changé. Voici le guide concret, chiffres et textes à l’appui, pour comprendre ce qui est possible, ce qui ne l’est plus, et ce que ça demande vraiment au quotidien.
Ce que la loi de 2021 a changé pour l’IEF
Jusqu’à la rentrée 2022, l’instruction en famille fonctionnait sur déclaration : on prévenait la mairie, on remplissait quelques feuilles, on instruisait. La loi du 24 août 2021 dite « confortant le respect des principes de la République » a inversé la logique : l’IEF est désormais soumise à une autorisation préalable annuelle, délivrée par le directeur académique des services de l’Éducation nationale (DASEN) — plus précisément par le directeur départemental de l’éducation nationale pour les demandes ordinaires.
Le raisonnement du législateur : l’école est le creuset de la mixité sociale et de la transmission des valeurs de la République ; l’instruction hors du cadre scolaire doit donc pouvoir être contrôlée avant, pas seulement après. Peu importe qu’on partage ou non cette philosophie : c’est le cadre en vigueur, et un projet d’IEF qui l’ignore est un projet mort-né.
Trois conséquences directes pour un père :
- La fenêtre est courte : la demande se dépose entre le 1er mars et le 31 mai pour la rentrée suivante (entre le 1er et le 15 mai pour une demande en cours d’année, selon les cas). Rater le créneau, c’est attendre un an.
- Le dossier doit raconter un projet, pas exprimer une préférence. « Nous préférons l’école à la maison » n’est pas un motif ; « projet éducatif spécifique motivé par la situation de l’enfant » l’est.
- L’autorisation se reconduit chaque année : un IEF qui fonctionne bien en septembre peut être non renouvelé en juin si le contrôle des acquis s’est mal passé.
Les quatre motifs — et comment les comprendre honnêtement
La loi énumère quatre situations ouvrant droit à l’autorisation :
- L’état de santé ou le handicap de l’enfant, attesté médicalement.
- La pratique intensive d’une activité sportive, artistique ou d’engagement associatif, au point de rendre la fréquentation d’un établissement incompatible.
- L’itinérance de la famille ou l’éloignement d’un établissement scolaire.
- Une situation propre à l’enfant motivant un projet éducatif spécifique, au cas par cas, sous contrôle renforcé de l’administration.
Le quatrième motif est le plus souple et le plus scruté. C’est lui qui accueille les situations où l’école ne correspond plus à l’enfant : harcèlement persistant malgré les alertes, profil à haut potentiel mal pris en charge, anxiété scolaire sévère. Mais « situation propre à l’enfant » ne signifie pas « désaccord pédagogique » : vouloir une pédagogie Montessori, éviter un établissement jugé médiocre ou tenir à une transmission religieuse spécifique ne suffit pas, en l’état du droit.
Mon conseil de père pragmatique : avant de monter un dossier sur le motif 4, épuisez les voies classiques. Signalez le harcèlement par écrit, demandez un PAP ou un PPS si l’enfant en a besoin, rencontrez le principal. Ce n’est pas de la bureaucratie pour la bureaucratie : une demande d’IEF qui arrive sans ces traces est une demande fragile.
Les chiffres : une pratique qui a fondu, sans disparaître
Le rapport de la Cour des comptes publié le 26 juin 2025 dresse le premier grand bilan de la réforme. Ses chiffres méritent d’être connus par tout parent qui se pose la question :
| Année scolaire | Enfants concernés | Évolution |
|---|---|---|
| 2021-2022 | 72 369 enfants (régime déclaratif) | — |
| 2022-2023 | environ 50 000 | mise en place du régime d’autorisation |
| 2023-2024 | environ 40 000 | poursuite de la baisse |
| 2024-2025 | 30 644 autorisés (40 846 demandes) | -58 % vs 2021-2022 |
Trois lectures de ce tableau :
- La baisse est voulue par le dispositif. Le passage à l’autorisation a évacué une partie importante de l’IEF de circonstance — celle qui relèvait d’une démission devant les difficultés scolaires plutôt d’un projet construit.
- Le taux d’acceptation est de ~75 %. Quand un dossier est sérieux, motivé et documenté, il passe dans trois cas sur quatre.
- 0,3 % des enfants concernés par l’obligation scolaire sont aujourd’hui en IEF autorisée. C’est peu, mais ce n’est pas marginal : dans un département moyen, cela représente plusieurs dizaines de projets familiaux actifs chaque année.
À noter : les données nationales ne publient pas de ventilation par sexe du parent qui instruit. Les observatoires de l’IEF décrivent une pratique où les mères restent majoritaires au pied du mur quotidien, mais avec une présence paternelle réelle et croissante dans la co-instruction — des couples où chacun prend une matière, un jour, un enfant. C’est exactement la dynamique que décrit notre magazine : des pères de plus en plus impliqués dans l’instruction en famille, y compris quand l’école reste le cadre principal.
Le contrôle des acquis : ce qui se joue chaque année
L’autorisation n’est pas un blanc-seing. Chaque année, la direction académique organise un contrôle des acquis scolaires de l’enfant : un enseignant reçoit l’enfant, vérifie ses connaissances dans les disciplines du socle commun (français, mathématiques, langues vivantes, etc.) et rapporte.
Ce que la Cour des comptes note, c’est une inégalité de traitement : selon les académies, le contrôle varie en qualité, en fréquence et en exigence. Pour un parent, trois conséquences pratiques :
- Suivez les programmes officiels, au moins comme référentiel. On peut dépasser le socle commun, on ne peut pas l’ignorer.
- Documentez le travail de l’année : cahiers, traces écrites, projets. Le contrôleur ne juge pas une impression, il confronte des acquis à des attendus.
- Préparez l’enfant à l’exercice lui-même : être évalué par un inconnu dans un cadre formel est une compétence, et un enfant scolarisé à la maison la pratique moins souvent.
En cas d’échec du contrôle, la conséquence est simple : l’autorisation n’est pas renouvelée et l’enfant est réinscrit dans un établissement scolaire. La réforme de 2021 a aussi durci les sanctions : l’enseignement sans autorisation expose à une contravention, et dans les cas répétés à des poursuites pour violation de l’obligation scolaire.
Une journée d’IEF vue par un père qui la vit
Les statistiques ne disent pas ce que ça fait, un mardi à 10h30, d’être l’enseignant de ses propres enfants. Prenons le cas type d’un père qui alterne avec la mère (chacun prend deux à trois jours par semaine, l’autre travaillant ou télétravaillant à côté) :
- 8h30-9h : rituel d’installation, révision de la veille. Le rituel compte autant que le contenu : l’enfant instruit en famille a besoin de marqueurs aussi nets que la sonnerie.
- 9h-10h30 : français ou mathématiques, matière « lourde » en premier. Cinquante minutes de travail concentré vaut mieux que deux heures de présence distraite — un principe que l’article de notre magazine sur l’implication du père dans les devoirs applique d’ailleurs aussi bien à l’école qu’à la maison.
- 10h30-11h : pause réelle, dehors si possible.
- 11h-12h : sciences ou histoire-géographie, souvent par le jeu ou le projet (une expérience de cuisine-chimie, une carte murale).
- L’après-midi : sport, activité artistique, lecture, ou cours chez un organisme partenaire pour les matières où le parent décroche.
Ce qui saute aux yeux, c’est le coût en temps parental : compter 20 à 30 heures par semaine de présence d’instruction effective pour un enfant du primaire, plus la préparation en amont. Ce n’est pas un hobby, c’est un mi-temps — et c’est là que la question de la répartition entre parents devient centrale, exactement comme la charge mentale paternelle l’est pour le reste de la vie familiale.
Ce que l’IEF demande vraiment (et ce qu’elle ne résout pas)
Soyons francs, parce que les articles sur l’IEF oscillent trop souvent entre l’idylle bucolique et l’alarme punitive. Trois vérités de terrain :
L’IEF ne répare pas automatiquement un enfant en difficulté. Un enfant qui s’ennuie à l’école s’ennuiera peut-être à la maison, avec l’ennui en plus de la solitude potentielle des pairs. Un enfant harcelé respirera, en revanche, et parfois c’est déjà énorme.
L’IEF expose le parent à un jugement permanent. Contrôle annuel, regard des grands-parents, explication à répéter au voisin, soupçon latent d’anormalité. Il faut une vraie solidité de couple et de conviction pour tenir ça des années.
L’IEF peut être magnifique. Un père qui découvre l’intérêt que sa fille porte à la géographie en la voyant cartographier le quartier ; un enfant qui lit trois ans au-dessus de son niveau parce que rien ne le freine ; une fratrie qui apprend à travailler ensemble. Les pédopsychiatres et sociologues interrogés par ce magazine sur la famille contemporaine convergent d’ailleurs sur un point : ce qui compte pour l’enfant, c’est moins le contenant (école ou maison) que la qualité de l’accompagnement et la diversité des expériences.
La question sociale : et l’équipe, et les copains, et la République ?
Le principal argument contre l’IEF n’est pas pédagogique, il est social. L’école, c’est aussi trente copains, un maître qui n’est pas son père, des règles impersonnelles, des conflits à résoudre sans que Papa arbitre. Un enfant en IEF doit retrouver ces expériences ailleurs : sport en club, activités collectives, temps avec d’autres familles en IEF, cousins, voisinage.
C’est un point sur lequel les familles d’IEF sérieuses sont exigeantes avec elles-mêmes : on ne retire pas un enfant du collectif sans reconstruire un collectif. Groupes locaux d’instruction en famille, associations, co-instruction entre voisins : l’écosystème existe presque partout, et il mérite d’être évalué avant de déposer le dossier, pas après.
Sur le plan de la transmission citoyenne, enfin, un point d’honnêteté : la loi de 2021 a été écrite après des constats d’enfermement sectaire dans une minorité de cas. Un père qui instruit à la maison le sait, et sa meilleure réponse n’est pas la polémique mais la transparence — projet écrit, contrôle passé sans ambiguïté, ouverture assumée sur le monde.
Ce que cette vague de fond change pour un père qui hésite
Le paysage de l’IEF en 2026 tient en une phrase : la pratique a perdu sa facilité, pas sa légitimité. Les dossiers qui passent sont les dossiers construits, motivés par la situation de l’enfant, tenus dans la durée.
Si vous hésitez, trois questions pour trancher :
- Est-ce que c’est l’école qui dysfonctionne, ou un problème qui suivra l’enfant à la maison ? (TDAH non pris en charge, anxiété généralisée — l’IEF soigne le contenant, pas toujours le fond.)
- Qui tient le mi-temps, et comment ? Un seul parent qui porte tout l’IEF sur ses épaules construit une charge mentale monumentale — notre lexique de la parentalité positive a un mot pour ça, et il n’est pas flatteur.
- Est-ce un projet de deux ans, ou de dix ? L’IEF ponctuelle (un an pour traverser une crise scolaire) est souvent plus saine que l’engagement flou.
Pour approfondir le cadre juridique et les démarches auprès du DASEN, le guide complet de notre site partenaire famillesdurables.fr est fait pour vous : il accompagne des pères de plus en plus impliqués dans l’instruction en famille pas à pas, de la demande d’autorisation annuelle au contrôle des acquis, avec un point précis sur chaque motif légal.
L’instruction en famille n’est ni une fuite ni une croisade. C’est un choix d’organisation familiale lourd, encadré, réversible — et pour certains enfants, à certains moments, exactement ce qu’il fallait. Un père n’a pas besoin d’être un instituteur né pour le vivre : il a besoin d’un dossier solide, d’un couple d’accord, et de l’humilité de se faire contrôler chaque année.
Questions fréquentes
Oui. La demande d'autorisation est déposée par le ou les parents exerçant l'autorité parentale ; un père seul, séparé ou en couple, peut parfaitement porter le dossier IEF auprès du DASEN. En pratique, c'est souvent le parent qui aura le plus de temps disponible qui pilote le projet éducatif — et rien dans la loi du 24 août 2021 ne réserve ce rôle à la mère.
Quatre motifs seulement : l'état de santé ou le handicap de l'enfant, la pratique intensive d'une activité sportive ou artistique, l'itinérance de la famille ou l'éloignement d'un établissement scolaire, et une situation propre à l'enfant justifiant un projet éducatif spécifique. Sans l'un de ces motifs, la demande est rejetée.
Chaque année, un contrôle pédagogique est organisé par la direction académique : un enseignant vérifie les acquisitions de l'enfant dans les disciplines du socle commun. En cas d'échec, l'autorisation n'est pas renouvelée et l'enfant est réinscrit dans un établissement scolaire. La Cour des comptes (rapport du 26 juin 2025) souligne des disparités de contrôle entre académies.
La scolarité elle-même n'a pas de frais d'inscription, mais tout le reste est à la charge de la famille : matériel, manuels, éventuels cours particuliers ou structures d'accompagnement, et surtout le temps parental non rémunéré. L'indemnisation de l'IEF n'existe pas : l'enseignant qui instruit son enfant au quotidien n'est pas payé, contrairement à l'enseignement à domicile par un enseignant salarié.
Non. Les effectifs sont passés de 72 369 enfants en 2021-2022 à 30 644 autorisés en 2024-2025 (-58 %), après le passage à l'autorisation préalable. Mais la pratique reste encadrée et active : 40 846 demandes ont été déposées pour 2024-2025, avec un taux d'acceptation d'environ 75 %. Ce qui a fondu, c'est l'IEF de complaisance ; les projets structurés passent.
Pour creuser
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