En bref
Camille échange avec Thibault Marchand, éducateur de jeunes enfants, sur le plaisir et les limites du jeu physique entre un parent et son enfant. Chahut, lutte, course-poursuite ou balançoire peuvent devenir de précieux moments de lien, à condition d'être consentis, adaptés et suivis d'un vrai retour au calme.
Camille reçoit Thibault Marchand, éducateur de jeunes enfants. Ils parlent d’un sujet qui fait souvent rire, parfois grincer des dents et demande surtout un peu de cadre : le jeu physique entre un père et son enfant.
Le chahut n’est ni une épreuve de virilité ni une animation obligatoire du week-end. C’est un jeu possible parmi d’autres, qui peut aider un enfant à sentir son corps, ses émotions et les limites de chacun, lorsque l’adulte reste attentif du premier éclat de rire au dernier câlin.
Ce que l’enfant vient chercher dans le chahut
Camille : Pourquoi tant d’enfants réclament-ils une course-poursuite, une bataille de coussins ou une petite lutte avec leur parent ?
Thibault : Souvent, l’enfant cherche une expérience très complète : il bouge, il rit, il anticipe, il se surprend lui-même et il voit comment l’adulte réagit. Dans un jeu de lutte encadré, il peut essayer de pousser, de résister, de tomber sur une surface adaptée, puis de recommencer. Cela lui donne l’occasion de tester son énergie sans avoir à prouver quoi que ce soit. L’intérêt n’est pas de gagner contre le parent, ni de faire le plus de bruit possible. C’est de sentir qu’on peut être puissant, excité ou impressionné, tout en restant en relation. L’adulte transforme alors l’agitation en terrain d’apprentissage, avec des limites simples et prévisibles.
Camille : Ce jeu peut-il aussi servir à reconnaître ce que l’on ressent ?
Thibault : Oui, parce que le corps parle vite dans ces moments-là. Un enfant peut passer du rire à la frustration, de l’excitation à la peur, ou se rendre compte qu’il n’aime pas être immobilisé. Mettre des mots sur ces signaux est très utile : « Tu ris, mais tu recules », « Tu sembles vouloir que cela s’arrête », « Tu es déçu que le jeu soit fini ». Il apprend ainsi que ses sensations comptent et que celles de l’autre comptent aussi. Le jeu devient une petite pratique du respect mutuel, dans le prolongement de l’enseignement du consentement aux enfants dès le plus jeune âge. On ne cherche pas à analyser chaque fou rire, simplement à rester disponible à ce qui se passe.
Le consentement, même quand tout le monde rigole
Camille : Concrètement, quelles règles posez-vous avant de commencer un jeu de bagarre ?
Thibault : Je conseille un accord clair avant le jeu, puis un signal d’arrêt connu de tous. Il peut s’agir d’un mot, d’un geste ou d’une phrase courte. L’essentiel est que ce signal arrête immédiatement l’action, sans débat et sans plaisanterie. L’enfant doit pouvoir l’utiliser sans avoir à se justifier, et l’adulte aussi. Avant de jouer, on peut annoncer les règles : pas de coups, pas de pression sur le visage, pas de gestes brusques vers la tête, et pas de prise qui bloque le mouvement ou la respiration. Ce cadre ne casse pas le plaisir ; il le rend plus sûr. Quand les règles sont simples, l’enfant peut se détendre et jouer sans devoir surveiller seul ce qui lui arrive.
Camille : Les chatouilles sont souvent présentées comme inoffensives. Faut-il aussi les encadrer ?
Thibault : Absolument. Rire ne veut pas toujours dire que l’on s’amuse encore. Les chatouilles peuvent devenir envahissantes si l’adulte continue alors que l’enfant se tortille, se protège, dit stop ou n’arrive plus à reprendre son souffle. Une bonne règle est de faire des pauses fréquentes et de regarder le visage autant que d’écouter les mots. Si l’enfant demande encore, on reprend doucement ; s’il hésite, on arrête. Ce n’est pas faire preuve de fragilité, c’est apprendre que le plaisir ne se prend pas à sens unique. Cette attention participe aussi à l’éducation d’un garçon respectueux, sans réserver cette leçon aux garçons, bien sûr.
Un terrain sûr avant de se prendre pour des cascadeurs
Camille : Le lieu compte-t-il autant que la règle du stop ?
Thibault : Oui, car beaucoup d’incidents viennent moins du jeu que de son décor. Avant de courir ou de lutter, on repère les angles, les meubles instables, les objets durs et tout ce sur quoi l’on pourrait glisser. Un tapis, un espace dégagé ou une pelouse souple ne produisent pas la même expérience qu’un couloir encombré. On adapte aussi l’intensité à la taille et à l’état de fatigue de l’enfant. Un adulte peut avoir l’impression de jouer doucement tout en étant trop lourd, trop rapide ou trop impressionnant pour lui. Les jeux de portage demandent une vigilance particulière : on garde une prise stable, on évite les gestes imprévisibles et l’on renonce dès que le lieu ou le moment ne s’y prête pas.
| À faire | À éviter |
|---|---|
| Dégager l’espace et choisir une surface souple | Jouer près d’angles, de marches ou d’objets durs |
| Annoncer les règles avant de s’exciter | Improviser une prise ou un geste spectaculaire |
| Garder le visage et la tête hors du jeu | Donner des coups, même pour rire, vers la tête |
| Prévoir une fin calme | Prolonger jusqu’à l’épuisement ou aux larmes |
Camille : Comment adapter ce type de jeu entre un bébé, un enfant plus grand et un adolescent ?
Thibault : Avec un bébé, il ne s’agit pas de chahut au sens où on l’entend avec un enfant qui court. On privilégie des mouvements lents, proches du sol, des jeux de regard, de voix et de portage très sécurisés. Quand l’enfant grandit, il peut proposer davantage de courses, de coussins ou de défis de force, mais l’adulte garde la responsabilité du cadre. Avec un adolescent, le consentement reste tout aussi important, peut-être même plus visible : il peut avoir envie de distance, d’un jeu différent ou d’une règle qu’il négocie. Dans tous les cas, « lancer » un enfant ne devrait jamais signifier le projeter. Si un geste devient difficile à contrôler ou impossible à arrêter immédiatement, on choisit une autre idée.
Ni affaire de pères, ni affaire de garçons
Camille : On associe volontiers le chahut au père et au fils. Est-ce une image juste ?
Thibault : C’est surtout une image très installée, et elle est trop étroite. Des pères jouent physiquement avec leurs filles, des mères jouent à la lutte ou à la course avec leurs enfants, et beaucoup de familles inventent leurs propres habitudes. Certains enfants adorent se mesurer à un adulte ; d’autres préfèrent construire, raconter, dessiner ou jouer à cache-cache. Le sexe de l’enfant ne permet pas de prédire précisément ce qu’il aimera, ni ce dont il aura besoin. Présenter le jeu physique comme un privilège masculin risque de priver tout le monde de possibilités. L’enjeu est plutôt de laisser chaque enfant explorer ses envies dans un cadre respectueux, sans lui demander d’entrer dans un rôle préfabriqué.
Camille : Le père a-t-il malgré tout une place particulière dans ces moments ?
Thibault : Il a une place, comme chaque adulte qui partage le quotidien de l’enfant, mais elle n’a pas besoin d’être exclusive ni spectaculaire. Un père peut apporter son style de jeu, sa manière de rassurer, de ralentir, de raconter ce qui vient de se passer. L’autre parent peut avoir un style différent, et ce n’est pas une compétition. Ce qui compte est que l’enfant rencontre des adultes fiables, capables de dire oui au jeu et non quand une limite est atteinte. Pour prolonger cette réflexion sur ce que les pères apportent au développement des enfants, mieux vaut garder en tête que la qualité du lien ne se mesure pas au volume sonore d’une bataille de coussins.
Quand l’adulte rit trop fort et perd le fil
Camille : Que faire si le père, emporté par le rire, ne voit plus que l’enfant sature ?
Thibault : Cela peut arriver à n’importe quel adulte. Le bon réflexe consiste à s’arrêter dès qu’un doute apparaît, plutôt que d’attendre une preuve irréfutable que l’enfant ne va pas bien. On se met à hauteur de l’enfant, on lui laisse de l’espace et l’on demande simplement ce qu’il ressent. S’il a été effrayé, blessé ou vexé, l’adulte peut le reconnaître sans se défendre : « J’ai continué trop longtemps, j’arrête. » Cette réparation a beaucoup de valeur. Elle montre qu’une erreur n’autorise pas à insister et que l’on peut reprendre le lien autrement. La force d’un parent ne se trouve pas dans sa capacité à tenir l’enfant au sol, mais dans sa capacité à relâcher immédiatement.
Camille : Et si l’enfant ne veut pas jouer physiquement du tout ?
Thibault : Alors on n’insiste pas. Un refus peut être très clair, discret, variable selon le jour ou lié à une mauvaise expérience précédente. L’enfant n’a pas à accepter le chahut pour faire plaisir à son père ou pour correspondre à une idée de l’enfance. Un parent peut proposer une balade, un jeu de société, une cuisine improvisée, un dessin, une histoire inventée ou simplement un temps côte à côte. Le lien ne dépend pas d’un type de jeu précis. Cette disponibilité à suivre l’enfant plutôt qu’à lui imposer une scène de complicité rejoint l’idée d’une paternité engagée qui transforme les familles : être présent, c’est aussi entendre un non sans le prendre contre soi.
Refermer le jeu avant le bain ou le coucher
Camille : Pourquoi le retour au calme mérite-t-il autant d’attention que le jeu lui-même ?
Thibault : Parce qu’un enfant peut rester très stimulé après avoir couru, crié et ri. Passer brutalement de la bataille de coussins au bain ou au lit peut être difficile, même si le jeu était agréable. Prévenir la fin aide beaucoup : on annonce que l’on va ralentir, on baisse la voix, on marche, on boit un verre d’eau, on range ensemble ou l’on se pose sous une couverture. Certains enfants aiment raconter leur moment préféré ; d’autres ont simplement besoin d’un câlin ou d’un peu de silence. Ce temps n’est pas une punition après l’excitation, c’est une transition. Il dit au corps : le jeu est terminé, tu peux redescendre sans être abandonné au milieu de tes sensations.
Camille : Le chahut du soir est-il forcément une mauvaise idée ?
Thibault : Pas forcément, mais cela dépend beaucoup de l’enfant, de son niveau d’excitation et de ce qui suit. Si le jeu physique l’aide à se détendre et qu’un retour calme est possible, il peut trouver sa place. S’il le met en tension, le rend irritable ou repousse sans cesse le moment du coucher, mieux vaut déplacer ce jeu à un autre moment. L’important est d’observer plutôt que d’appliquer une recette. Un rituel de fin stable peut faire la différence : lumière plus douce, histoire, discussion calme ou présence rassurante. La question s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur le sommeil et les rythmes de l’enfant, où chaque famille ajuste sans chercher la performance.
Commencer quand on n’a jamais appris à chahuter
Camille : Certains pères n’ont jamais eu ce type de jeu dans leur enfance. Par où peuvent-ils commencer sans jouer un rôle ?
Thibault : Ils peuvent commencer petit, et surtout vrai. Il n’est pas nécessaire d’imiter un parent de film d’aventure ou de se forcer à aimer la lutte. Une courte course dans le jardin, un coussin à transporter ensemble, une danse drôle, un jeu où l’on pousse doucement les mains l’une contre l’autre peuvent suffire. On propose, on attend la réponse de l’enfant, puis on s’ajuste. Dire « Je ne sais pas trop comment faire, montre-moi ce qui te plaît » est une excellente entrée en matière. L’enfant peut devenir le guide du jeu, tandis que l’adulte garde les règles de sécurité. Le plaisir vient souvent de cette attention partagée, pas d’une idée impressionnante.
Camille : Quelles sont les erreurs fréquentes chez les adultes qui veulent bien faire ?
Thibault : La première est de confondre intensité et complicité. Un enfant n’a pas besoin d’être soulevé haut, poursuivi sans pause ou vaincu pour se sentir proche de son parent. Une autre erreur consiste à vouloir terminer sur « encore un peu », alors que l’enfant montre déjà de la fatigue. Il y a aussi le piège des plaisanteries qui minimisent un malaise : « Tu fais ta chochotte », « Ce n’est rien », « Allez, tu rigoles bien ». Ces phrases ferment la porte au dialogue. Mieux vaut prendre au sérieux un recul, une grimace ou une demande de changement. Une masculinité sereine peut justement se transmettre par cette capacité à écouter, comme le rappelle cette réflexion sur la masculinité positive.
Deux styles de jeu, un même filet de sécurité
Camille : Comment éviter que les styles de jeu des parents deviennent un sujet de rivalité ?
Thibault : En évitant de comparer. L’un des parents aime peut-être les jeux de mouvement, l’autre les jeux calmes, et chacun peut aussi varier selon son humeur ou sa disponibilité. L’enfant gagne à découvrir plusieurs manières d’être avec lui. Le sujet important est la cohérence sur les limites : si le signal d’arrêt existe, tout le monde le respecte ; si les coups à la tête sont interdits, ils le restent quel que soit l’adulte présent. Les parents peuvent en parler en dehors du jeu, sans se corriger devant l’enfant à chaque geste. L’objectif n’est pas d’avoir le même style, mais d’offrir un cadre compatible et rassurant. La complémentarité devient alors une ressource plutôt qu’un concours.
Camille : Et lorsque plusieurs enfants jouent ensemble, notamment dans une fratrie ?
Thibault : La vigilance augmente, parce que les tailles, les envies et les alliances changent vite. Un enfant peut être enthousiaste et un autre se sentir mis de côté ou dépassé. L’adulte a intérêt à observer qui prend toute la place, qui se retire et qui ne sait pas comment dire stop. Il peut séparer les temps de jeu, proposer une autre activité ou remettre des mots sur ce qui vient de se passer. Le chahut ne doit pas devenir un moyen de régler une rivalité ou de désigner un vainqueur. Dans les périodes où les tensions montent, ces repères peuvent compléter des pistes pour apaiser la jalousie entre frères et sœurs.
Idées reçues : vrai ou faux
- Le jeu de lutte apprend forcément la violence : Faux. Avec un cadre clair, il peut au contraire apprendre à s’arrêter, à doser et à écouter les limites.
- Un enfant qui rit consent forcément à ce qui se passe : Faux. Le rire peut coexister avec la gêne, la peur ou la surcharge ; on observe et l’on fait des pauses.
- Les filles aiment moins le chahut que les garçons : Faux. Les préférences dépendent des personnes, pas d’une étiquette posée à la naissance.
- Un bon parent doit accepter de jouer même s’il est fatigué : Faux. L’adulte peut dire non et proposer un autre moment ou une autre activité.
- Le jeu physique doit toujours finir par un gagnant : Faux. Le plus utile est souvent de finir ensemble, sans humiliation ni revanche.
- Un stop dans le jeu peut se discuter : Faux. Le signal d’arrêt met immédiatement fin à l’action, pour l’enfant comme pour l’adulte.
Trois choses à retenir
- Le jeu physique peut être joyeux et formateur lorsqu’il reste consenti, adapté et réversible à tout moment.
- La sécurité ne se résume pas à éviter les chocs : elle passe aussi par l’écoute des émotions, des refus et de la fatigue.
- Un père n’a pas besoin d’être un champion de la lutte pour créer du lien ; être attentif, savoir rire et savoir s’arrêter sont déjà de très beaux gestes.
Camille : Finalement, le meilleur chahut serait peut-être celui dont tout le monde ressort fier, essoufflé juste ce qu’il faut, et encore assez calme pour se dire bonne nuit.
Questions fréquentes
Non, car les enfants n'ont pas tous les mêmes envies ni le même rapport au contact physique. Certains adorent les courses et les coussins, tandis que d'autres préfèrent des jeux plus calmes. Il faut proposer sans imposer et accueillir un refus sans insister. L'enfant doit pouvoir changer d'avis pendant le jeu.
Choisissez un mot ou un geste simple que l'enfant peut utiliser facilement. Le plus important est que toute personne qui joue s'arrête immédiatement lorsqu'il apparaît. Le signal doit fonctionner même si l'adulte pense que l'enfant plaisante. Il est utile de le rappeler avant de commencer.
Le rire ne suffit pas à prouver que l'enfant souhaite continuer. Observez son corps, son visage et sa capacité à répondre ou à s'éloigner. Faites des pauses et demandez si le jeu lui plaît encore. Dès qu'il dit stop ou semble en détresse, on arrête.
Prévenez la fin du jeu et ralentissez progressivement le rythme. Vous pouvez marcher, boire, ranger quelques objets, parler doucement ou proposer un câlin si l'enfant en a envie. Une activité tranquille aide à faire la transition vers le bain ou le coucher. Chaque enfant a sa manière de redescendre.
Il n'a pas besoin de se forcer à devenir un spécialiste du chahut. Le lien peut se construire avec une histoire, une promenade, une activité créative, une conversation ou un jeu calme. Il peut aussi proposer un mouvement simple qui lui ressemble, sans chercher à impressionner. L'essentiel est d'être disponible et respectueux des préférences de l'enfant.
Pour creuser
Retrouvez tous nos guides sur la parentalité, l'éducation et la vie de famille dans le Magazine et nos Guides piliers.
