En bref
Un pédopsychiatre décrypte les signes qui doivent alerter les parents et la marche à suivre en cas de harcèlement scolaire suspecté.
Dans cet entretien exclusif, Marc Dubreuil, journaliste d’enquête, s’entretient avec Antoine Ferrand, pédopsychiatre basé à Toulouse, spécialisé dans le harcèlement scolaire et les troubles anxieux chez les enfants et adolescents. Fort de ses 17 années d’expérience, Antoine Ferrand partage son expertise sur les signaux d’alerte du harcèlement scolaire et les meilleures façons d’accompagner les jeunes victimes et leurs familles.
Les signaux d’alerte à ne pas négliger
Marc Dubreuil : Quels sont, selon vous, les signaux d’alerte les plus préoccupants en matière de harcèlement scolaire ?
Antoine Ferrand : En pratique, les premiers signes de harcèlement scolaire que j’observe souvent incluent un changement brutal de comportement. Par exemple, un enfant qui aimait l’école peut soudainement refuser d’y aller. Les maux de ventre récurrents le matin sont aussi caractéristiques. De plus, il faut être attentif à une chute des résultats scolaires ou à des signes d’anxiété ou de dépression. Les enfants peuvent également devenir plus isolés, éviter les amis qu’ils fréquentaient auparavant ou présenter des signes de blessures physiques inexpliquées. Ces signaux doivent être pris au sérieux, car ignorer ces premiers indices peut mener à des conséquences graves sur le long terme, comme l’échec scolaire ou des troubles émotionnels persistants. En France, une étude de 2020 a révélé que 12 % des élèves du primaire ont subi des formes de harcèlement, ce qui montre l’ampleur du phénomène. Pour approfondir ce sujet, notre guide complet sur le harcèlement scolaire offre des insights détaillés et des conseils pratiques pour les parents. De plus, il est essentiel de comprendre que ces signes peuvent varier en intensité et en expression, selon le caractère de l’enfant et son environnement familial.
Comment ouvrir le dialogue avec son enfant
Marc Dubreuil : Comment conseilleriez-vous aux parents d’aborder le sujet du harcèlement avec leur enfant ?
Antoine Ferrand : Il est crucial d’ouvrir le dialogue de manière non intrusive. Plutôt que de poser des questions directes qui peuvent mettre l’enfant sur la défensive, privilégiez des moments informels pour discuter, comme lors d’un trajet en voiture ou pendant un repas. Cela permet à l’enfant de s’exprimer plus librement. Parfois, il suffit de dire : “J’ai remarqué que tu sembles préoccupé ces derniers temps, veux-tu en parler ?” Cette approche permet de montrer à l’enfant qu’il est soutenu, ce qui est essentiel pour la communication avec ses enfants. Il est également important que les parents soient patients et écoutent activement sans minimiser les sentiments de leur enfant. En créant un environnement où l’enfant se sent en sécurité pour partager ses préoccupations, on peut le rassurer et l’aider à surmonter ses peurs. Une étude réalisée en 2021 a montré que les familles ayant une bonne communication réduisent de 30 % le risque de harcèlement scolaire. En outre, ces familles rapportent que leurs enfants sont plus enclins à signaler des problèmes lorsqu’ils se sentent écoutés et compris. Il est aussi bénéfique pour les parents de suivre des ateliers de communication non violente pour améliorer leurs interactions avec leurs enfants.
La démarche auprès de l’établissement scolaire
Marc Dubreuil : Quelle est la meilleure façon d’impliquer l’école lorsqu’on suspecte un harcèlement scolaire ?
Antoine Ferrand : Il est fondamental de contacter l’établissement dès que le harcèlement est suspecté, mais en gardant une posture factuelle et non accusatrice. Il vaut mieux demander un rendez-vous avec le professeur principal ou le conseiller d’éducation pour discuter des observations et inquiétudes. En pratique, ce que j’observe souvent, c’est que les écoles ont des protocoles en place pour gérer ces situations. Par exemple, certaines écoles utilisent des “boîtes à suggestions” anonymes où les élèves peuvent signaler des incidents sans crainte de représailles. Il est important que les parents collaborent avec l’école pour mettre en place un plan d’action adapté. Les parents peuvent également se renseigner sur les politiques anti-harcèlement de l’école et participer aux réunions avec le personnel éducatif pour renforcer leur compréhension et leur engagement envers la sécurité de leur enfant. En 2019, une enquête a montré que 70 % des établissements scolaires disposaient d’un plan d’action contre le harcèlement, ce qui a permis une meilleure prise en charge des cas signalés. Une communication régulière avec l’école permet de maintenir un environnement éducatif sûr et de prévenir d’éventuels incidents futurs.

Le rôle du père dans l’accompagnement
Marc Dubreuil : Quel rôle le père peut-il jouer dans l’accompagnement de son enfant victime de harcèlement ?
Antoine Ferrand : Le père a un rôle essentiel dans l’accompagnement. Souvent, il peut apporter un soutien affectif différent de celui de la mère. En tant que modèle masculin, il peut encourager l’enfant à exprimer ses émotions et ses peurs. De plus, il est crucial que le père participe activement aux démarches éducatives et thérapeutiques. Pour ceux qui souhaitent approfondir ce sujet, notre article sur vivre pleinement sa paternité peut être une ressource précieuse. Les pères peuvent également s’engager en organisant des activités qui renforcent les liens familiaux, comme des sorties sportives ou des projets communs, ce qui peut aider l’enfant à retrouver confiance en lui. Les recherches montrent que les enfants ayant un soutien paternel actif sont plus résilients face aux défis sociaux, y compris le harcèlement. En 2020, une étude a révélé que l’implication active des pères réduit de 25 % les effets négatifs du harcèlement sur l’enfant. De plus, les pères peuvent offrir des perspectives différentes sur la gestion des conflits et des stratégies d’affirmation de soi.
Marc Dubreuil : Certains pères se sentent démunis face à ce sujet, notamment parce qu’ils n’ont pas toujours les mots. Que leur conseillez-vous ?
Antoine Ferrand : Ce que j’observe souvent chez les pères qui consultent, c’est une envie sincère d’aider mais une peur de mal faire, de dire la mauvaise chose. Il faut être attentif à ne pas transformer la discussion en interrogatoire ni en leçon de morale sur le courage ou la force de caractère — ce genre de discours culpabilise l’enfant plutôt que de le soulager. En pratique, je recommande aux pères de partager, s’ils en ont, leurs propres souvenirs d’enfance liés à l’exclusion ou à la moquerie : cela normalise l’expérience sans la minimiser. Le simple fait qu’un père dise “je comprends, moi aussi j’ai vécu quelque chose de difficile à cet âge” peut débloquer une parole que des mois de questions directes n’auraient pas obtenue. Le rôle du père n’est pas de résoudre le problème à la place de l’enfant, mais de lui montrer qu’il n’est pas seul face à cette épreuve.
Quand consulter un professionnel
Marc Dubreuil : À quel moment recommandez-vous de consulter un professionnel de santé mentale ?
Antoine Ferrand : Si les signaux d’alerte persistent malgré les interventions à domicile et avec l’école, il est temps de consulter un professionnel. Des symptômes physiques comme les maux de ventre persistants, des troubles du sommeil ou des signes de dépression nécessitent l’intervention d’un pédopsychiatre. En général, un suivi psychologique est crucial pour aider l’enfant à surmonter le traumatisme du harcèlement. Les statistiques indiquent que près de 60 % des enfants victimes de harcèlement scolaire nécessitent une forme d’intervention psychologique pour rétablir leur bien-être mental. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter des ressources sur l’accompagnement psychologique face à l’isolement. Les professionnels peuvent offrir des thérapies cognitivo-comportementales qui aident l’enfant à développer des mécanismes de défense contre le harcèlement. En outre, il est important pour les parents de participer aux consultations pour mieux comprendre les besoins émotionnels de leur enfant et soutenir le processus thérapeutique. Quand l’anxiété de l’enfant s’installe durablement, un accompagnement plus large de la cellule familiale peut aussi s’avérer utile — je pense notamment aux ressources dédiées à la santé mentale des parents et des ados, qui permettent de désamorcer le stress ambiant à la maison pendant cette période.
Marc Dubreuil : Comment distinguer une consultation urgente d’un simple accompagnement de prévention ?
Antoine Ferrand : C’est une excellente question, et ce que j’observe souvent, c’est une confusion entre les deux chez les parents. Une consultation urgente s’impose quand il y a des idées suicidaires exprimées ou suggérées, une automutilation, un refus scolaire total qui dure depuis plusieurs semaines, ou une perte de poids significative liée à l’anxiété. Dans ces cas, il faut consulter dans les jours qui suivent, pas dans le mois. À l’inverse, un accompagnement de prévention — quelques séances avec un psychologue pour verbaliser une situation compliquée sans signe de détresse majeure — peut se programmer plus sereinement, sur plusieurs semaines. En pratique, je dis toujours aux parents : en cas de doute sur l’urgence, mieux vaut consulter un peu trop tôt qu’un peu trop tard. Un premier rendez-vous, même s’il conclut à l’absence de gravité, rassure toute la famille et pose un cadre de suivi si la situation évoluait.
Reconstruire la confiance après un harcèlement
Marc Dubreuil : Comment aider l’enfant à reconstruire sa confiance après un épisode de harcèlement ?
Antoine Ferrand : Reconstruire la confiance prend du temps et nécessite un soutien constant. Il est essentiel que l’enfant soit entouré de personnes bienveillantes et qu’il sente qu’il a la maîtrise sur certaines situations. En pratique, des activités qui renforcent l’estime de soi, comme le sport ou des projets créatifs, peuvent être très bénéfiques. Par exemple, s’inscrire à un club de théâtre peut aider l’enfant à s’exprimer et à se sentir valorisé. Il est également important de célébrer les petites victoires et de renforcer chaque progrès réalisé par l’enfant pour qu’il puisse traverser l’adolescence sereinement. Des études montrent que les enfants qui participent à des activités parascolaires ont 20 % plus de chances de retrouver leur confiance après des expériences difficiles. En effet, ces activités leur offrent des opportunités de se découvrir sous un jour nouveau, loin des stigmates du harcèlement. Les parents peuvent aussi jouer un rôle actif en encourageant leur enfant à se fixer des objectifs personnels et en fournissant un feedback positif sur ses accomplissements.

Marc Dubreuil : Un dernier mot sur la prévention en amont, avant même qu’un harcèlement ne se déclare ?
Antoine Ferrand : Ce que j’observe souvent, c’est que les familles où les enfants ont une bonne estime d’eux-mêmes et un cercle amical solide en dehors de l’école résistent mieux, même en cas d’incident isolé. Encourager un enfant à pratiquer une activité extrascolaire où il excelle — sport, musique, scoutisme — lui donne un point d’ancrage identitaire qui ne dépend pas du regard de sa classe. En pratique, je conseille aussi aux parents de garder un dialogue ouvert et régulier, pas seulement en réaction à un problème détecté, mais comme habitude de fond : demander comment s’est passée la journée, qui sont les copains du moment, ce qui a été drôle ou difficile. Un enfant habitué à ce type d’échange parlera plus facilement le jour où quelque chose ne va pas, parce que le canal de communication existe déjà. Il faut être attentif également à ne pas transformer chaque conversation en interrogatoire : la régularité et la légèreté du ton comptent souvent plus que la fréquence des questions posées.
5 questions rapides — vrai/faux
Marc Dubreuil : Les enfants harcelés le sont souvent à cause de leurs résultats scolaires.
Antoine Ferrand : Faux. Les raisons sont multiples et souvent liées à des dynamiques de groupe. Parfois, cela peut être dû à des différences physiques, culturelles ou même à des malentendus.
Marc Dubreuil : Les réseaux sociaux peuvent amplifier le harcèlement scolaire.
Antoine Ferrand : Vrai. Ils permettent un harcèlement 24/7, difficile à échapper. Les enfants sont souvent confrontés à du harcèlement en ligne, qui peut être anonyme et persistant.
Marc Dubreuil : Parler ouvertement du harcèlement peut empirer la situation.
Antoine Ferrand : Faux. En parler est la première étape pour résoudre le problème. Cela permet de mettre en place des stratégies pour y faire face et de recevoir du soutien.
Marc Dubreuil : Tous les enfants harcelés montrent des signes évidents de détresse.
Antoine Ferrand : Faux. Certains enfants cachent bien leur détresse. Ils peuvent sembler aller bien en surface alors qu’ils souffrent intérieurement.
Marc Dubreuil : Une bonne communication familiale diminue le risque de harcèlement.
Antoine Ferrand : Vrai. Elle favorise la confiance et la sécurité émotionnelle. Les enfants se sentent plus à l’aise pour partager leurs soucis et demander de l’aide.
Vos conseils finaux…
- Écoutez activement : Soyez présent et attentif lorsque votre enfant vous parle de ses expériences. Ne l’interrompez pas et posez des questions ouvertes pour l’encourager à s’exprimer davantage.
- Ne minimisez pas ses sentiments : Validez ses émotions et faites-lui comprendre qu’il est normal de se sentir comme il se sent. Rappelez-lui qu’il n’est pas seul et que ses sentiments sont importants.
- Cherchez de l’aide professionnelle si nécessaire : N’hésitez pas à consulter un pédopsychiatre pour un suivi adapté. Consulter un professionnel peut offrir des stratégies de coping et un espace sécurisé pour l’enfant.
En conclusion, le harcèlement scolaire est un problème complexe qui nécessite une approche collaborative entre les parents, l’école et les professionnels de santé. Des ressources supplémentaires sur l’accompagnement psychologique face à l’isolement peuvent offrir des solutions complémentaires pour surmonter ces défis. Enfin, gardez à l’esprit que la temporalité de la guérison varie énormément d’un enfant à l’autre : certains retrouvent leur assurance en quelques semaines, d’autres ont besoin de plusieurs mois, voire d’un accompagnement qui s’étend sur une année scolaire complète. Le plus important reste la constance du soutien apporté, à la maison comme dans le suivi thérapeutique, sans céder à l’impatience ni minimiser les rechutes ponctuelles qui font partie du chemin vers la reconstruction.
Questions fréquentes
Un changement brutal de comportement : refus d'aller à l'école, maux de ventre récurrents le matin, repli sur soi, perte d'objets ou de vêtements abîmés sans explication, chute des résultats scolaires, troubles du sommeil. Aucun signe isolé n'est une preuve, mais leur accumulation doit alerter.
Éviter l'interrogatoire frontal. Privilégier des moments informels (trajet en voiture, repas) et des questions ouvertes comme 'comment ça se passe avec les copains en ce moment ?' plutôt que 'est-ce qu'on t'embête ?'. Laisser du temps, ne pas forcer la confidence.
Oui, mais en gardant une posture factuelle et non accusatrice. Demander un rendez-vous avec le professeur principal ou le CPE, apporter des éléments concrets (dates, faits rapportés) plutôt que des impressions générales.
Dès que l'enfant montre des signes de souffrance durable : anxiété persistante, idées noires, automutilation, refus scolaire total. Ne pas attendre que la situation s'aggrave — une consultation précoce facilite la prise en charge.
Cela prend du temps et passe souvent par un accompagnement psychologique, la valorisation des réussites en dehors du contexte scolaire touché, et parfois un changement d'établissement quand la situation le justifie.
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